dimanche 19 avril 2020

Le pain de l'instruction à même le sol

École Nationale Claire Heureuse / Infrastructure
Reportage réalisé le 10 octobre 2006

L'absurde, l'inimaginable, l'inconcevable... deviennent des composantes liées au quotidien haïtien. En 2006, dans la capitale de la première République noire du monde, des élèves de l\école nationale qui porte le nom de l\épouse du père de la patrie, s 'asseyent à même le sol pour recevoir le pain de l'instruction. Les inspecteurs du MENFP ont-ils rendu visite même une fois à cette institution? Dure réalité haïtienne.
Mardi 10 octobre 2006. 14h 20. Sur la cour de l'école Claire Heureuse, les voix des élèves récitant les tables de calcul ou des notes de lecture nous parviennent. Cacophonie. La salle de classe située à gauche de la direction et qui fait face à l'entrée est à peine éclairée. Comme des sardines, près d'une quarantaine d'élèves sont engouffrés dans cette chambrette qui ne fait pas plus de 3 mètres de large sur 2 de longueur. Rien de pire. La visite complète des lieux nous fera tomber des nues.

Le pain sans dignité 

Arrivé à l'arrière de la vieille bâtisse, prête à s'écrouler, nous avons été pratiquement sidéré par l'image désolante qui nous a été donnée d'observer. Trois à quatre élèves suivent les cours, debout, au pas de la porte d'une autre minuscule salle de classe, tout aussi mal éclairée et bourrée d'élèves. Toujours dans cette salle, des bancs préalablement conçus pour accueillir 3 élèves en recevaient 12. Vous devez vous demander comment est-ce possible? 6 élèves assis en face du tableau, direction nord. Et au dos de chacun de ces élèves, six autres prenaient place, en direction opposée. Ces derniers, comment lisent-ils les notes sur le tableau? Sur quoi écrivent-ils? Nous nous le demandons encore. L'enseignante, faute de place, de chaise et de bureau est assise à l'extrémité d'un banc de la première rangée. Dans cette salle, ce sont deux classes qui sont fusionnées.

La deuxième enseignante est debout à l'arrière. En dehors de la salle. À travers la porte, elle donne ses instructions ou suit des yeux les élèves dans leurs travaux. Sans bureau, les cahiers et autre matériel de travail sont déposés sur trois marches d'un escalier, voisin de la classe conduisant à l'étage. Dépourvue de fenêtres et très mal aérée, une chaleur intense règne dans cette salle. Des sueurs sur le visage de tous les élèves. « Nous sommes venus travailler pour sauver l'avenir de ces élèves, mais dans quelle condition? Ce n'est pas dans la dignité que ces pauvres élèves reçoivent ce pain d'instruction... C'est avec le coeur gros que nous acceptons de travailler dans de pareilles conditions », s'indigne la deuxième enseignante qui est obligée de se tenir en dehors de sa salle de classe. 

« Vous êtes sidéré de constater ça, il y a encore pire à voir », nous annonce la Directrice qui nous fait faire le tour de l'établissement. Parallèlement à la vieille bâtisse qui abrite environ 6 ou 7 salles de classe, on retrouve un autre bâtiment plus récent. Il compte deux salles de classe, un peu spacieuses avec des fenêtres des deux côtés. Mais le problème de bancs reste crucial. Dans cette partie de l'école, c'est le sol qui accueille les élèves. Assis sur le sol, des dizaines d'enfants avec leurs cahiers alignés s'exerçaient à l'écriture. Ils ont 6 ans, 8 ans et même 14 ans. 

Dans son édition du vendredi 30 août 2006, Le Nouvelliste avait tiré la sonnette d'alarme sur l'état de délabrement de l'école Nationale Claire Heureuse (Une année académique ni claire ni heureuse). Deux mois plus tard, rien n'a été fait. Du moins, du côté du ministère de l'Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP). Pas un seul inspecteur de ce ministère n'est venu voir ce que le journal avait dénoncé, se plaint Mme Jean-Louis, qui pense que l'État haïtien manque trop à ses responsabilités. 

Suite à la parution de cet article, la Directrice de l'école Mme Marie-Lourdes Dragon Jean-Louis, nous a appris que diverses organisations internationales et nationales ont rendu visite à l'école pour constater elles-mêmes ce que le journal avait rapporté. Certaines de ces organisations ont promis de l'aide, d'autres ont déjà, dans la mesure de leur possibilité, procédé à la distribution de kits scolaires. Une organisation vient de promettre de refaire les toilettes et d'effectuer certains travaux de réparation dans le vieux bâtiment branlant. Mais à côté de tous les maux dont souffre l'école, le problème de bancs reste prioritaire. 

Dans une semaine, on annonce en grande pompe la célébration de la mort de l'Empereur Jean Jacques Dessalines. Alors qu'à l'école nationale qui porte le nom de son épouse, l'Impératrice Claire Heureuse, les élèves suivent les cours assis par terre. Qu'est-ce qu'on aura pas vu dans ce pays ? Dure et triste réalité!




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