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mardi 26 mars 2024

Authenticité


J’ai gardé le sourire béat sur plus d’un kilomètre. Il m’a fait sourire. De mon lieu d’Haïtien d’avant 1986 qui a été témoin de ce que manifestation veut dire, je ne pouvais ne pas sourire. Après le sourire est venu le temps de la réflexion. Et j’ai vu dans sa solitude de l’authenticité, de la conviction, de la détermination. Ce matin, sur Montréal Road, à Ottawa, du haut de mes 40 ans et poussières, j’ai vu la plus singulière protestation de ma vie. Un homme seul brandissant une pancarte: “No tax carbon”.


Peut-être lui a-t-on dit non. Ou lui a-t-on peut-être posé un lapin. Ou alors sa conviction est tellement forte que la solitude de sa démarche ne l'a pas dissuadé de se faire entendre ou se faire lire. Il incarne pour moi l'authenticité. Le courage.

Il ne fait pas dans la surcompensation, contrairement à beaucoup d’entre nous sur les réseaux sociaux, où nous ne montrons que nos succès ou prétendons posséder des qualités que nous n'avons pas, des convictions que nous n'adoptons même pas, une guérison que nous ne connaissons pas, un bien-être que nous n'expérimentons pas. Cet homme doit être conscient que des causes plus médiatisées n’ont pas toujours abouti, mais cela ne l’a pas découragé.

Je suis resté une minute entière à l’observer. Il à commencé à parler, mais avec une forte énergie, à un sexagénaire sur une chaise roulante électrique. Ce dernier a servi d’éponge à ce singulier protestataire.Je me demande s'il a considéré la faible probabilité que son auditeur, étant donné sa situation, puisse se rallier à sa cause. Mais jamais sa main droite qui portait la pancarte n’a été baissée.

Gaspard DORÉLIEN
Ottawa
26.03.24
13:13

mardi 18 avril 2023

« Le mal du pays »


C’est personnel. Je vis chaque mot. Chaque phrase. Chaque accord de cette guitare singulière. Je subis le mal du pays dans la chanson au même titre, de l’immortel Manno Charlemagne. On dit que pleurer soulage. Mais mon cœur devient plus lourd à chaque écoute. Reviendrai-je “chanter les espoirs de mon île?”


Manno Charlemagne 1948-2017

Je m’étais toujours dit que le mal du pays, c’est pour les autres. De mon île exploitée, je n’avais jamais prévu de m’éloigner assez longtemps pour connaître le mal du dépaysement. 

 

Le mal du pays est ce pincement, cet inconfort, cette sensation d’être toujours incomplet, ce mal tout court… de perdre l’odeur nauséabonde de la pisse dans certains coins de rue; le cris dérangeant des marchands ambulants; le bruit strident et cacophonique de la ville… mais aussi le bleu qui semble être permanent dans le ciel; l’odeurmarine des côtes qui vous empli le poumon de son souffle unique; la résilience des guerrières et des guerriers qui sont plus têtus que les maux qui semblent habiter cette portion de l’île; cette fierté d’être un descendant de ceux-là et de celles-là qui ont inventé la liberté; d’être de cette terre où tout ancien esclave devenait libre dès qu’il la foulait…

 

Le mal du pays, excellemment orchestré par Manno Charlemagne, n’aidant pas, m’a fait réaliser à quel point j’étais loin de la mer. D’admettre qu’il pouvait faire froid pendant plusieurs mois de l’année. Relativiser devient pour les exilés du jour et de l’avant-jour une philosophie de tout instant.

 

Je ne suis pas maso, mais je ris quand j’entends ici l’histoire d’un poignardé faire la une pendant une semaine dans les médias… Alors que notre quotidien là-bas, c’est une suite de tous les maux de la vie qu’on égraine sous le regard témoin du soleil. chanson rappelle la ballade nocturne des hommes encagoulés qui arrachaient les “fils bien-aimés” de leurs familles; les accords des mitrailles qui violent régulièrement la tranquillité fragile de la nuit.

 

Cette chanson est un cri complet qui vous fend le cœur par sa démarche de prise de conscience de notre situation d’exilés; une invitation à revenir pour “chanter la liberté” et provoquer du même coup la mort des tyrans qui ont malmené le pays. 

 

Les pleurs brûlants me sortent des yeux, particulièrement à chaque lecture d’une interprétation de cette chanson par l’Haïtienne Gaya Michel Élie au concours La Voix, en 2015 au Canada. Cette talentueuse chanteuse, loin de travestir cette chanson légendaire, profonde et magique, l’a bonifiée par sa voix puissante, sincère et sûre. 

 

La chanson est aussi une invitation sous forme interrogative à retourner là-bas pour “chanter à nouveau les espoirs de notre île”. Sans l’ombre d’un doute. On peut bien la quitter cette terre. Mais même avec ses imperfections et ses maux, elle ne vous quitte jamais. 

 

Même si en pleurer ne m’a point soulagé, pleurons ensemble, vous tous exilés et auto-exilés haïtiens du monde entier. Pleurons fort. Pleurons vrai. Les larmes trouveront la route jusqu’à l’île et laveront la terre des maux pour lesquels nous continuons de nous exiler. Pleurons! Les pleurs, sauf pour moi, conjurent “le mal du pays”.

 

Gaspard DORÉLIEN, MA

Ottawa