lundi 1 juillet 2019

Immunisé contre la dignité


Le bar-resto est bien rempli ce dernier dimanche soir de juin. On est à Station 73, à l’angle de la route de Delmas et de Delmas 73. Il a bien travaillé le jeune Wesly Renaud. Beaucoup ont répondu à son invitation. Au menu, du cabri grillé et de la bière. Surgelée! Aussi deux femmes en guenilles. En bas de la rue, elles narguent les clients. Quand le ventre crie famine, la dignité devient ce concept que l’être Haïtien ne connaît pas.



La main tendue (Photo: Gaspard D./Fotomatik Haiti
La voix de l’animateur télé qui veut tous nous délivrer avec des livres couvre toutes les autres. Et même l’appareil rechargeable qui recrache toute la musique du monde. La vedette de Radio Télévision Caraïbes éructe le bonheur dans sa voix et dans les blagues salaces qu’il fait à tout le monde. En fait, il semble connaître tout le monde ce soir à Station 73. Il présente la jolie fille de 20 ans qui l’accompagne à tous. Et précise qu’elle en a 20. Et non 15. Ils se sont rencontrés vendredi dernier. “Et nous nous aimons”, argue-t-il, en couvrant les lèvres de la fille au teint clair, de langoureux baisers. Et l’homme qui invite à regarder le bonheur dit un extrait de poème d’un poète mexicain pour camper cette fille qui fait des algorithmes en Haïti et qui rêve d’aller en faire au MIT, aux États-Unis. “...Elle est mince comme du blé et fragile comme la ligne de son corps”.

Entre temps, les bouteilles de la bière nationale dont le contenu du dessous du bouchon ne semble plus intéresser personne, vont et reviennent. Ainsi que les plats de cabri avec la bonne “pikliz” aux tomates et oignons, dont seul Renaud, le proprio, a le secret. Les assiettes tapissent les tables et se vident aussi vite que s’égrainent les minutes.

Certains clients sont noyés dans de profondes et intéressantes conversations. Un d’entre eux, pour ne jamais décoller ses yeux de la généreuse poitrine de la femme à la jolie paire de lunettes, avertit un autre qu’il offre une consultation juridique. Gratuite, précise-t-il. Non gratuite, suppose-t-on. Ses honoraires, doivent être ces deux énormes seins, cachés derrière ce corsage bleu-gris pas généreux du tout, qu’il lorgne avec grand appétit.

D’autres clients y jouent leur cœur. Ou leur prochain orgasme. L’écho des mots parvient à tous les observateurs indiscrets. En plus que le vide a des oreilles plus affûtées que les murs. C’est jusque là, une soirée parfaite. Comme on en connaît rarement ces derniers temps dans la capitale haïtienne. Dans cette ambiance, où tout le monde semble vouloir profiter de cette nuit sans fin, deux femmes s’y invitent. L’une doit être enceinte depuis plus de 6 mois. Son bedon rond fait la dispute avec son maillot bleu. Sans être dans la station, du trottoir bordant la rue de Delmas 73, elles appellent les clients. Mais que les hommes. “Monsieur! Monsieur!” Jamais un “Madame!” “Donnez moi quelque chose!” “J’ai faim!”

Immunisées

Personne ne répond à leur sollicitation. Ce n’est pas le mépris ou le faire semblant de ne pas les remarquer ou les entendre qui les découragera. Elles prennent des pauses. Mais elles reviennent à la charge à intervalle régulier. À bien observer, celle qui a la grossesse en ajout à ses problèmes existentiels, n’a jamais parlé. Elle assiste l'autre, muette comme une tombe, l’autre dans ses supplications. Par contre, elle fusille le parapet du bar, rempli de clients, de ses regards. Tristes. Abattus.  Des regards aussi désolants qu’un chien qui n’a pas mangé depuis trois jours. Sa tête doit être l’image qu’on met dans le dictionnaire à côté du mot pitié. Personne ne semble les remarquer. Mais la crieuse persiste. On doit les avoir entendues. Ou vues. Mais tout le monde doit se dire, qu’elles finiront par se taire ou par partir. Elle crie de plus belle. Elle appelle “Monsieur! Monsieur!” Être méprisée, ce n’est pas une action qui semble l’affecter. Ces dames doivent être des plumes de canard. Tout glisse sur elles. Elles doivent être immunisées contre cette valeur que ceux-là et celles-là qui mangent à leur faim appellent fièrement: “dignité”. Mendier doit être leur pratique quotidienne. Elles n’ont pas d’état d’âme. Elles ne doivent rien prendre personnellement. C'est de bonne guerre. Les sollicités non plus ne semble être affectés par quoi que ce soit.

Pas de culpabilité

Les clients, qui sont venus peut-être s’inventer un bonheur dans l’enfer de ce Port-au-Prince qui respire difficilement, refusent ce problème de conscience. Ce n’est pas deux mendiantes qui vont couper leur appétit, doivent-ils se dire. La viande grillée à point, la banane dorée savamment frite, la dorure foncée de l’acras et la bonne “pikliz” de Wesly Renaud, agrémentés de la bière locale super fraiche, doivent pouvoir faire oublier la requête incessante de la mendiante. En plus, ces chanceux de la vie doivent réviser dans leurs têtes toutes les théories connues pour justifier leur mépris de ces mendiantes. “Les mendiants sont des paresseux qui optent pour la facilité”. “Les mendiants peuvent travailler, mais ils refusent de le faire”. “Donner des sous à ces genres de mendiants, c’est les encourager dans leur pratique dénuée de toute dignité”. “Je travaille durement pour le peu que je possède, la vie ne me fait pas de cadeau, je ne dois pas me sentir coupable si je donne rien à des gens qui refusent de travailler pour gagner leur vie”. “Pour recevoir quelque chose, vous devez avoir travailler pour”.
Et cette dernière théorie, le présentateur télé qui a été interpellé par la dame en haillons au bas de la rue a, avec sa voix tonitruante, l'utilise. Il demandé à la dame pourquoi il devait lui donner de l’argent: “qu’as-tu fait pour moi pour que je te donne de l’argent? Tu pourrais par exemple essuyer la voiture à côté de toi et réclamer du propriétaire un dû, mais tu ne peux pas avoir rien fait et réclamer de l’argent!”

Ceux-là et celles-là qui étaient sur le parapet du bar-resto ont dû entendre et suivre cet échange. Mais personne n’a bronché. Ils sont retournés à leurs plats et conversations. Entre temps, le hit américain qui occupe le haut du classement depuis plusieurs mois, “Old town road”, de Lil Nas, envahit l’espace. Des têtes se secouent au rythme du son. À nouveau, la pitié qu’inspiraient les deux dames est oubliée.

22h47, elles commencent à se déplacer. Elles s’arrêtent un moment exactement à l’angle de l’autoroute de Delmas et de Delmas 73. Leurs regards sont toujours dirigés en haut, vers les clients qui mangent avec appétit leur cabri grillé et qui sirotent leur bière glacée. Pendant trois minutes, elles restent figées, les têtes dirigées en haut. Elles partent. Elles longent la route de Delmas. Elles disparaissent dans la noirceur de la nuit. Les lampadaires aux milliers de dollars américains ne s’allument plus. Les mendiantes sont parties. Ce n’est sûrement pas par dignité qu’elles l’ont fait. La générosité n’était pas au programme de ce soir.

Gaspard Dorélien, MA

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